
Les anciens Polynésiens ont peuplé nos îles en naviguant sur des pirogues à voile. Ils étaient des navigateurs hors pair : avant la boussole et le GPS, ils utilisaient les étoiles, les vents, les houles, les vagues et les oiseaux comme instruments de navigation. Aujourd’hui, l’art de la navigation traditionnelle connaît un nouvel essor, porté par des initiatives qui ravivent et transmettent ce savoir précieux.
Cette renaissance trouve un écho particulier en cette fin d’année, alors que toute la Polynésie se prépare à vibrer au rythme de la Hawaiki Nui Va’a 2025, course emblématique qui aura lieu du 29 octobre au 1er novembre.
Le peuplement de la Polynésie résulte d’un mouvement migratoire datant de 3 500 à 3 300 ans environ, lorsque des peuples venus de l’Asie du Sud-Est ont traversé le Pacifique pour atteindre les îles océaniques : Micronésie, Mélanésie… puis Polynésie. Ces migrations n’auraient pas été possibles sans les connaissances poussées des anciens Polynésiens en navigation traditionnelle. La pirogue n’était pas seulement un moyen de transport , mais le moteur même du peuplement et de l’expansion culturelle polynésienne.
La pirogue double (va’a taurua) était conçue pour les longues traversées, grâce à sa stabilité et à sa capacité de transport. Ses deux coques, fabriquées à partir de troncs creusés, sont reliées entre elles par des ‘īato, des poutres robustes qui forment la structure principale de la pirogue. Elles soutiennent la plateforme centrale où l’équipage et les vivres peuvent être installés. La voile traditionnelle ou ‘ie, faite de fibres de pandanus tressées, est montée sur un mât unique et inclinable, permettant de capter le vent tout en maintenant l’équilibre de la pirogue. Sur un va’a ta’ie (pirogue à voile munie d’une seule coque), un ou plusieurs balanciers latéraux (ama) complètent la stabilisation de l’embarcation. Enfin, l’équipage dirige la pirogue grâce à de grandes pagaies et à la pagaie de direction (hoe fa’atere).
Pour guider leurs traversées, les anciens Polynésiens maîtrisaient un système de navigation fondé sur l’observation de la nature. Ils étudiaient le lever et le coucher des étoiles pour tracer leur direction, utilisant des points fixes à l’horizon comme repères fiables. Ils percevaient également les houles et les vagues de manière tactile, souvent allongés ou assis dans la pirogue, ressentant les oscillations de l’eau sous la coque pour anticiper les courants et ajuster leur cap. Chaque mouvement de l’océan révélait des indices subtils sur la direction à suivre et la proximité d’îles – tout comme la présence de certains oiseaux marins qui ne s’éloignent jamais trop des côtes.
Ce savoir était exclusivement oral, transmis de génération en génération à travers chants, légendes et pratiques culturelles, plaçant les navigateurs au cœur du lien entre leurs peuples et l’océan.
Ce savoir ancestral, longtemps menacé d’oubli, a refait surface grâce à la navigation traditionnelle renaissante. La pirogue hawaïenne Hōkūleʻa, lancée en 1976, a ouvert la voie en prouvant qu’il était encore possible de traverser le Pacifique sans instruments modernes, guidé seulement par les étoiles et la mer. Dans son sillage, la Polynésie française a vu naître Fa’afaite i te Ao Maohi, construite en 2009 et mise à l’eau en 2010. À terre, ce mouvement se prolonge avec des associations et écoles comme Moana Explorer, qui initie petits et grands à ces savoirs ancestraux et assure leur transmission.
Aujourd’hui, alors que les jeunes générations polynésiennes cherchent à renouer avec toutes les pratiques de leur culture, naviguer en va’a ta’ie ou va’a redevient un art synonyme d’identité profonde. La mer fait office d’école et de lieu de partage. Réapprendre à naviguer, c’est continuer à marcher dans les pas des tupuna – nos ancêtres pour qui l’harmonie avec la nature était ancrée dans les habitudes de tous les jours. Chaque sortie en mer est un appel à l’humilité : l’océan n’est pas ce qui nous sépare mais ce qui nous rassemble.
Basée à Arue, la société Moana Explorer s’est donné pour mission de transmettre l’héritage de la navigation traditionnelle polynésienne. Sur un va’a ta’ie, les participants apprennent à lire le ciel, à interpréter les houles et à reconnaître les signes naturels utilisés par les anciens navigateurs.
L’expérience s’adresse autant aux jeunes Polynésiens désireux de renouer avec leurs racines qu’aux visiteurs en quête d’authenticité. Elle valorise aussi une dimension essentielle : le respect de l’océan. Chaque sortie est conçue pour sensibiliser à la fragilité du milieu marin, en rappelant que l’océan était autrefois la véritable « autoroute » des peuples polynésiens et demeure aujourd’hui un espace à protéger.