
Face à l’urgence climatique et aux défis énergétiques, la Polynésie française innove avec un projet pilote unique au monde dans le lagon de Raiatea, face à la plage artificielle de Tumaraa. Il y a 16 mois, une équipe de chercheurs du Centre de Recherche Insulaire et Observatoire de l’Environnement (CRIOBE, basé à Moorea), en partenariat avec Total Energies, a déployé un prototype de ferme solaire. Objectif : réduire la dépendance aux énergies fossiles, soit 90% de l’énergie consommée en Polynésie, et protéger le corail du blanchissement. L‘idée est audacieuse : installer des panneaux solaires flottants qui, en plus de produire de l’énergie, pourraient protéger les coraux du blanchissement en créant de l’ombre lors des vagues de chaleur. Dotée d’un budget de 140-millions de CPF à ce jour, cette initiative vise à répondre à deux enjeux majeurs. Le territoire doit atteindre 70 % d’énergies renouvelables dans sa consommation d’ici 2030, mais se heurte au manque de terrains disponibles et des terres en indivision où l’accès pour l’installation de panneaux solaires ou d’éoliennes peut s’avérer compliqué. D’autre part, les coraux, essentiels à la biodiversité marine, subissent de plein fouet le réchauffement climatique, avec un risque de disparition de 70 % d’ici 2100.
Si ce projet est concluant, il pourrait servir de modèle à toute la Polynésie. Il concilierait transition énergétique et préservation de l’environnement, dans un contexte de réchauffement climatique qui pourrait voir une augmentation de la température des océans de 1 à 4°C d’ici la fin du siècle. Quatre parcs photovoltaïques flottants pilotes de 100m² chacun expérimentent des configurations différentes afin d’étudier comment l’ombrage peut aider les coraux à survivre aux vagues de chaleur. Conçues comme les pontons flottants, deux plateformes de panneaux solaires laissent passer 21% du rayonnement du soleil, tandis que deux autres le réduisent à 49%. Dans l’environnement vaste et protégé qu’est le lagon, l’installation produit au final 1,5% des besoins de la commune. L’électricité sera injectée dans le réseau communal pour alimenter notamment la cuisine centrale de Tumaraa qui fournit les écoles. Pour couvrir l’intégralité des besoins de la commune, il faudrait 3 hectares de panneaux. L’ensemble des lagons de toute la Polynésie représente 12 millions d’hectares. Mais aucun projet en ce sens n’existe à ce jour.
Impact sur les écosystèmes marins et surveillance des coraux
L’impact des panneaux sur la vie dans le lagon est négligeable. Le renouvellement de l’eau est assuré par les mouvements naturels et l’ombrage s’apparente à la perte de lumière qu’on retrouve à 10m de profondeur.
Deux modalités de suivi sont mises en œuvre : celui des colonies existantes et l’introduction de boutures coralliennes, prélevées à proximité des sites et installées sous les plate-formes. Aujourd’hui, les premières tendances se dégagent : l’ombrage contribue à un ralentissement de la croissance. Il est de l’ordre de 15 à 20% pour les coraux situés sous la structure qui bloque le plus le rayonnement solaire. Mais la mortalité est moindre sous cette même structure en cas de vague de chaleur.
En quête d’équilibre vers une transition énergétique ambitieuse
Il faudra donc trouver le juste équilibre entre le ralentissement de la croissance en période normale et la sauvegarde du corail en période de réchauffement. Cela nécessitera sans doute d’être affiné par d’autres expérimentations, car les réponses varient aussi selon les espèces de corail observées.
Côté potentiel énergétique du photovoltaïque flottant en Polynésie française, l’objectif est d’en faire une source majeure d’énergie renouvelable pour atteindre les 70% visés d’ici 2030. Parmi les 118, dont 76 sont habitées, 55 îles abritent 96% de la population et sont compatibles avec le photovoltaïque flottant.
À l’issue de ce projet, diverses options sont envisageables. Total Énergies, avec les équipes du CRIOBE qui suivent le projet, estimera le potentiel du dispositif maritime, au regard des dispositifs terrestres déjà existants. Si elle le souhaite, la commune pourra continuer à bénéficier du don des plate-formes par le CNRS, à condition d’en assurer la gestion. Sinon, le système, facile à démonter et à transporter, pourrait être déplacé. S’il devait être dupliqué, les délais de mise en œuvre seraient de l’ordre de deux ans et bénéficieraient de cofinancements importants de la part de l’ADEME.
Pour le Dr Serge Plane, qui supervise le projet au CRIOBE, les premiers résultats sont positifs, mais il souligne que le système n’a pas vocation à se substituer aux énergies fossiles, plutôt à permettre un mix énergétique. Cette technologie pourrait jouer un rôle clé dans la transition énergétique régionale tout en proposant une solution partielle au blanchissement du corail.